Karen Mulder, une pièce oubliée de l'affaire Epstein ?
En octobre 2001, sur le plateau de Thierry Ardisson, une des mannequins les plus célèbres au monde, la néerlandaise Karen Mulder, affiliée à l’agence Elite, accuse son père et diverses personnalités, y compris au sein de Elite, de l’avoir violée.
Mais pour comprendre l’affaire, un petit retour en arrière est nécessaire. Il faut revenir à 1999, et à la sortie d’un documentaire de la BBC qui épingle la direction de Elite Europe. Un mois après la diffusion du reportage, le patron d’Elite Europe, Gérald Marie, est reçu sur le plateau de « Tout le monde en parle », le talk-show de Thierry Ardisson. L’animateur, très complaisant, lui déroule un tapis rouge pour se défendre et laver son honneur. L’émission est pitoyable. Gérald Marie se ramène sur le plateau flanqué de deux jeunes top-models venues faire la décoration (elles resteront debout durant tout le programme) et acquiescer à tout ce que dit leur boss.
Néanmoins, comme le note le journaliste Baptiste Manzinali dans son livre La Nuit des chasseurs : des années 1970 à aujourd’hui, abus et scandales dans l’industrie du mannequinat (Le cherche midi, 2022) :
La déflagration causée par le documentaire de la BBC a littéralement changé le visage d’Elite, alors qu’actionnaires et investisseurs se bousculaient au portillon quelques mois auparavant pour croquer dans la pomme. Thierry Ardisson est de ceux-là. Car entre la tribune qu’il offre à Gérald Marie sur son plateau fin décembre 1999, et celle, à charge contre Elite, donnée à Omar Harfouch [un associé de l’agence] deux ans plus tard, les affaires de l’homme en noir ont connu quelques contrariétés vis-à-vis de l’agence. Un accord signé le 31 mai 2001 devait allouer à sa société de production, Ardistic, la direction artistique d’une des éditions du concours Elite Model Look prévu le 8 septembre 2001 à Nice, pour 150 000 francs. Une première collaboration qui pouvait en annoncer d’autres. Mais l’affiliation n’aura pas lieu. Les relations se tendent entre les deux parties lorsque Ardisson présente un devis revu à la hausse qui aboutit à une rupture de contrat de l’agence. Aussi veut-il probablement enfoncer le clou après la séquence d’Harfouch, et Ardisson invite Karen Mulder, la top néerlandaise égérie des plus grands couturiers, à venir déballer son sac sur le plateau. Mais personne ne s’attendait à ce qui allait se produire.
C’est une Karen Mulder désœuvrée qui débarque dans les studios de La Plaine Saint-Denis ce mercredi 31 octobre. Il est 19 heures, le public est déjà là, chauffé à blanc. Elle est la première à prendre place sur l’un des hauts tabourets du plateau et, très vite, le malaise s’installe. “Il faut que je le fasse.” La top model se galvanise, en vain, et fond en larmes avant de dérouler sans filtre les raisons de son mal-être, énumérant les viols qu’elle aurait subis depuis son enfance ; par son père d’abord, par qui elle dit avoir été hypnotisée, ainsi que tout un tas de personnalités dont le prince Albert de Monaco, Gérald Marie et son compagnon, le producteur et homme de médias Jean-Yves Le Fur. Ardisson tente de recadrer l’interview sur l’affaire Elite. “Des hommes politiques paient pour avoir la compagnie des filles d’Elite !” répond-elle. Laurent Baffie en perd sa répartie, en coulisse la productrice Catherine Barma est décontenancée. Karen Mulder en rajoute des couches et implique Ophélie Winter, présente sur le plateau elle aussi, pour avoir assisté à l’un de ces viols sans réagir. La chanteuse refuse d’appuyer ce témoignage. Karen insiste, le tournage est interrompu. Ardisson veut éviter la confrontation, le foutoir est total. Le réalisateur annonce au micro qu’un caméscope a été repéré dans le public. La chef de plateau intervient dans la foulée avec un membre du service de sécurité pour arracher le caméscope à la spectatrice et effacer son enregistrement. Karen Mulder finit par quitter le plateau, et l’émission reprend son rythme habituel.
Parmi le public ce soir-là, Emmanuel a pris soin de ne rien oublier de ce qu’il a entendu. Il rentre chez lui un brin abasourdi, vers 2 heures du matin, et envoie illico un mail à ses amis en décrivant chaque détail de la scène et en s’interrogeant pour savoir si la séquence sera coupée au montage. Bingo. Le samedi 3 novembre, l’émission d’Ardisson s’invite dans les salons de ses habitués qui ont banni les discothèques pour s’encanailler avec l’irrévérence. Et Emmanuel avait vu juste, Karen Mulder a été coupée au montage. Son mail a été relayé à une journaliste du Monde qui publie un article trois jours plus tard, “X-Files chez Ardisson”. Ce dernier explique son choix dans les colonnes du quotidien, estimant que la top model était rentrée dans un délire paranoïaque. C’est sur ce motif, appuyé par ses proches, qu’elle se fait interner dans une clinique parisienne du 13e arrondissement, la Villa Montsouris, pour des troubles psychologiques, dans les jours qui suivent l’émission. Une autre version circule également, celle d’une intervention forcée de Mimi Marchand en personne à La Plaine Saint-Denis, le soir même de l’enregistrement, accompagnée du compagnon de Karen, Jean-Yves Le Fur, pour l’embarquer dans une ambulance avec l’accord de sa sœur, Saskia Mulder. Vingt ans plus tard, silence radio. La top model qui fut un temps l’une des mieux payées de la planète, surnommée “la blonde classe”, ne s’exprimera plus jamais sur cette histoire, un accord aurait été signé pour ne plus jamais parler d’Elite. Ou du moins qu’une seule fois, dans les colonnes de Paris Match, trois mois après son hospitalisation. On la découvre souriante et requinquée, un dimanche, flânant au Jardin d’acclimatation. Photo signée Mimi Marchand.
Un an plus tard, c’est encore Jean-Yves Le Fur qui la retrouve, inanimée sur le sol de son appartement, avenue Montaigne, après avoir ingéré des médicaments. Une tentative de suicide, un appel au secours… Karen sort du coma, quelques jours plus tard, dans une chambre de l’hôpital américain de Neuilly.
Récapitulons. Tant que ça arrangeait ses intérêts, Ardisson choisissait d’aider Elite et son patron, Gérald Marie. Mais après un différend entre les deux hommes, Ardisson vire de bord et choisit de prendre le parti de l’accusation. Il propose à Omar Harfouch, un responsable d’Elite devenu lanceur d’alerte, de venir témoigner contre Elite. Il propose ensuite à Karen Mulder de le faire à son tour. Sauf que là, ça dérape. Mulder ne se contente pas d’incriminer Elite, elle accuse d’autres gens, haut placés, très importants. Ardisson et ses collègues décident alors de faire disparaître sa prise de parole, arguant que Mulder était dans une sorte de psychose paranoïaque. Et certes, les propos de Mulder évoquent en partie le délire, comme quand elle affirme, dans le magazine VSD du 3 au 9 janvier 2002 :
« Regardez, là, en face, chez les voisins, ce n’est pas un système d’arrosage qu’ils ont, c’est pour prendre du son. On m’a fait des trucs hypnotiques, par exemple, l’eau qui coule tout le temps, les oiseaux. »
Quelques phrases brandies comme preuve de sa « folie » et occultant entièrement le récit horrifiant d’inceste et de violences sexuelles qui les entoure. Pourtant, les propos apparemment délirants relèvent d’une logique traumatique identifiable. Lorsque, dans la même interview pour VSD, Karen Mulder évoque une « hypnose » ou lorsqu’elle place les mots « regarde-moi Karen, regarde-moi, tu vas oublier » dans la bouche d’une de ses connaissances, elle restitue la voix même de l’agresseur pédocriminel : l’homme adulte viole l’enfant et lui ordonne d’effacer la scène qui vient de se produire. L’injonction à oublier, à se taire, constitue le cœur de la stratégie de l’abuseur.
Il est très probable que la paranoïa et la désorganisation du discours de Karen Mulder sur le plateau d’Ardisson, ainsi que dans cette interview ultérieure, aient été l’expression d’un syndrome post-traumatique consécutif aux violences sexuelles subies — infantiles et adultes. À l’époque pré-#MeToo, le silence régnait à la fois sur les violences sexuelles masculines, transversales à l’ensemble de la société mais systématiquement organisées dans le show-business, ainsi que sur l’exploitation sexuelle des enfants. Les mécanismes traumatiques résultant de l’inceste et du viol sont aujourd’hui parfaitement documentés, tant par les victimes dont la parole s’est libérée que par les psychiatres spécialisés dans les psychotraumatismes.
Si une telle séquence avait lieu aujourd’hui, après la diffusion large des connaissances sur les traumatismes liés aux violences sexuelles, qu’elles soient commises contre des adultes, des adolescentes ou des enfants, une part significative de la société progressiste éduquée aurait immédiatement compris de quoi il retournait.
En effet, son témoignage aurait mérité des investigations réelles. D’autant qu’il était déjà corroboré, à l’époque, par des révélations comme celles d’Omar Harfouch. Il faudra attendre une vingtaine d’années pour que d’autres langues se délient, grâce à l’insistance d’une ex-journaliste de la BBC, Lisa Brinkworth, qui obtient, en septembre 2020 à Paris, l’ouverture d’une enquête visant Gérald Marie. Un an plus tard, en septembre 2021, une douzaine d’autres victimes, dont l’ancienne top-modèle et actrice états-unienne Carré Otis, sont entendues par les officiers de la brigade de protection des mineurs à Paris.
Un article du Monde publié le 7 septembre 2001 rapporte :
Son récit est identique à celui d’autres ex-mannequins victimes de violences sexuelles : la jeune femme, qui a fugué à 16 ans du domicile familial, est repérée en 1991 en Californie par un chasseur de modèles, qui l’envoie à New York rencontrer le directeur d’Elite, John Casablancas (décédé en 2013). L’agence la transfère rapidement à Paris, où elle est confiée au directeur d’Elite Europe, Gérald Marie. Ce dernier l’héberge dans son propre appartement, apparemment un privilège, expliquera à la jeune femme Trudi Tapscott, l’assistante de John Casablancas. Une expérience qui va vite se transformer en cauchemar. Selon le récit de Carré Sutton, à peine arrivée dans le bureau de Gérald Marie, ce dernier lui assène une claque sur les fesses en lui expliquant : “Je ne veux pas ton avis, Carré, je veux ton obéissance.”
Toujours selon son récit, Gérald Marie l’initie à la cocaïne, en lui expliquant que cela va l’aider à perdre du poids. Au bout de quelques jours, alors qu’elle dort dans la chambre de la fille de M. Marie, elle est réveillée par ce dernier, visiblement ivre, qui la viole. Profitant des absences de sa compagne de l’époque, Linda Evangelista, il l’aurait violée à de nombreuses reprises. “Gérald m’a exploitée auprès de riches hommes européens, comme ce milliardaire italien ; je venais sous prétexte d’une séance photo, mais en réalité c’était une soirée privée où des millionnaires ont tenté de me violer, raconte-t-elle au Monde. Si je ne laissais pas faire ces abus, il était clair que je n’aurais plus eu de travail.” Au bout de quelques mois, lorsqu’elle finit par dire non, Gérald Marie la chasse de son appartement et met fin à ses contrats. “Cela m’a pris des années pour guérir de ce qui m’est arrivé à Paris”, confie-t-elle.
[…] A la suite de sa plainte, une quinzaine de femmes ont pris contact avec la police pour apporter leur témoignage. Leurs récits sont similaires : souvent mineures au moment des faits, isolées de leurs proches, elles ont subi l’emprise et les agressions sexuelles de l’ex-patron d’Elite Europe. L’ex-compagne de Gérald Marie, Linda Evangelista, leur a apporté son soutien fin 2020 : “En me basant sur mes propres expériences, je crois qu’elles disent la vérité.” Carré Ottis a reçu l’appui de Carla Bruni-Sarkozy, elle-même ancienne mannequin : “Aucun secteur n’est immunisé face aux abus sexuels (…) Je suis fière de mon amie Carré pour oser se dresser devant son agresseur et ceux qui ont permis à ces abus d’avoir lieu”, précise-t-elle dans un message transmis par l’entourage de Mme Otis.
Un récit qui rappelle celui de Virginia Roberts/Giuffre. Après avoir fui le foyer d'éducation spécialisée où elle avait été placée pour des comportements « difficiles », conséquences directes de l'inceste pédocriminel commis par son père, elle a été récupérée en fugue par un recruteur qui l'a violée puis introduite dans sa première expérience prostitutionnelle sous couvert d'univers de la mode.
Dire qu’« aucun secteur n’est immunisé » pour parler d’un milieu qui s’est en grande partie organisé autour du male gaze et des désirs sexuels masculins relève de l’euphémisme. Les agences de top-models sont gérées par les hommes, au service des hommes. La mode est une industrie dominée par des créateurs majoritairement masculins. Ces agences ne sont rien d’autres que des façades pour des réseaux proxénètes de luxe.
En 2011, Carré Otis avait dévoilé ces faits dans une autobiographie intitulée Beauty, Disrupted: A Memoir (non traduit en français), dans une grande indifférence.
En septembre 2021 toujours, dans un article publié par Ouest-France et cosigné par l’AFP, on découvre, parmi les victimes de Gérald Marie, la Suédoise Ebba Karlsson, ex-mannequin d’Elite, qui raconte ses origines modestes, le rêve qui lui a été vendu pour venir en France et la glauque réalité à son arrivée :
À sa première rencontre avec Gérald Marie, celui-ci se serait montré d’abord insistant, lui indiquant : “Si tu veux être célèbre, il faut que tu donnes de toi.” “En disant cela, il a mis sa main sous ma jupe et m’a pénétré le vagin avec ses doigts”, accuse Ebba Karlsson.
“Sur le moment, je me suis sentie décapitée. Mes forces se sont évanouies, j’étais pétrifiée, je ne savais plus quoi dire ni faire”, raconte-t-elle, avant un long silence et des larmes. “Cela m’a pris des années pour guérir […] et pour me sentir à nouveau en sécurité dans mon corps de femme” , poursuit cette blonde au regard vif.
Vingt ans auparavant, Karen Mulder dénonçait Gérald Marie sur le plateau d’Ardisson et affirmait avoir été violée par d’autres hommes riches et puissants. Il y a fort à parier qu’elle disait vrai, mais à l’époque, face à celle de leurs agresseurs masculins haut placés, la parole des jeunes femmes sexuellement exploitées valait encore moins qu’aujourd’hui.
Dans un document figurant dans les Epstein files, signé du Ministère français de la Justice et daté du 8 juillet 2020, on lit qu’une femme dont le nom a été censuré « a déclaré avoir rencontré Jean-Luc BRUNEL par l’intermédiaire de l’agence Paris Planning (agence de mannequins) et de Karin Models. Elle a déclaré avoir rencontré, dans un appartement parisien, à l’invitation de Jean-Luc BRUNEL, ce dernier et un certain Gérald MARIE, qui travaillait chez Paris Planning. Ils partaient pour la campagne, vers une destination indéterminée, où Jean-Luc BRUNEL a tenté de violer la jeune femme, qui lui a résisté. Il a alors procédé à des attouchements sur la jeune femme. »
L’affaire Karen Mulder et le réseau Epstein relèvent du même système. Les agences de top-models parisiennes constituaient un milieu fermé où les proxénètes de luxe entretenaient des relations étroites. Jean-Luc Brunel et Gérald Marie travaillaient ensemble, fréquentaient les mêmes cercles, exploitaient les mêmes jeunes femmes.
Il ne fait aucun doute que la police fera le nécessaire pour éclaircir toute cette histoire…
Edit : le point d’interrogation dans le titre de l’article est superflu.




